
"Effervescenza et Maestria"
Une chose est sûre, Claire-Mélanie Sinnhuber ne craint pas la page blanche.
Car tout est matière à entrer dans sa musique.
Commençons par le plus évident : les instruments. Elle les utilise de manière classique, bien sûr, et ne s'interdit pas les gammes, mais elle aime avec curiosité et gourmandise en explorer et en utiliser toutes les possibilités : altérer le « beau » son pour obtenir des effets inattendus. Les modes de jeux se multiplient faisant de chaque instrument ce qu'à l'origine il n'est pas. Un instrument à vent devient multiphonique. Chacun peut devenir percussif : le piano frappé dans la table d'harmonie, la flûte ou la clarinette dont on entend les clés. Même respirer devient sonore et est susceptible de rythmer un moment de l'oeuvre.
Mais ce n'est pas tout.
La vie elle-même est musicale pour Claire-Mélanie Sinnhuber et les bruits du quotidien sont une matière sonore qu'elle intègre volontiers dans ses compositions. Avec humour et ingéniosité elle invente alors des instruments improbables que les instrumentistes sont amenés à jouer sur scène.
Possibilités infinies des instruments. Nombre infini d'instruments possibles...
Il n'y a déjà presque plus de place sur la page blanche.
Quand on est un compositeur du XXIe siècle, on peut de surcroît tout faire. L'époque n'est plus à l'interdit, il n'y a plus de forme à subvertir, utiliser la consonnance n'est plus ni passéiste ni réactionnaire, tout est permis : les possibilités en deviennent démesurées.
Et la page blanche, elle, en devient toute noire.
« Créer, c'est demander au bruit de se taire » nous dit Claire-Mélanie Sinnhuber.
Dans la profusion d'idées qu'elle a accumulées, dans le « Tintamarre » du début de son travail, il va lui falloir choisir, retrancher, organiser.
Suivent, non classés, quelques uns de ses« gestes » de composition :
Elle fait de la place aux motifs, aux cellules, qu'elle a sélectionnés, éclaircit, installe des boucles qu'avec facétie et goût du jeu elle décale pour créer une polyrythmie. Elle laisse de la place au silence, au murmure, à un duo à peine audible. Elle demande à des instruments aussi différents que la clarinette et le violon de se rapprocher et de se fondre au point qu'on ne puisse plus les distinguer. Elle cherche les points de fusion, mélange les sons timbrés et les sons percussifs du piano, joue avec les résonnances, utilise les micro-intervalles, se sert de motifs idiomatiques qu'on connaît tous, déplace, répète, emboîte, brouille les cartes, s'amuse à citer, incorpore un chant de femmes Inuits, amplifie les moments incongrus, pratique le collage, joue avec les tensions, met en mouvement, tisse des gammes avec des bruits, met en miroir...
Et ce sera une musique délicate, un tissage savant et coloré d'une richesse lumineuse et moirée qu'une écoute même attentive ne saurait épuiser.
Maryse Sellin, Nantes, Janvier 2012
De ma semaine de Rencontres Utopik, je conserve, encore émerveillée le souvenir d'une suite ininterrompue de moments de bonheur, vécus au contact quotidien et chaleureux de musiciens magnifiques.
Selon la « tradition Utopik », nous avons monté ensemble, et superbement, plusieurs de mes oeuvres; mais j'ai eu aussi la joie de participer avec eux à diverses rencontres, souvent inattendues; par exemple, souvenir mémorable, avec les élèves d'une classe de philosophie à l'université. C'est dire avec quel enthousiasme, en cet anniversaire, je souhaite ici bon vent et longue vie à mes amis de l'ensemble Utopik.
Betsy Jolas
Ce petit mot pour dire que j'ai eu un immense plaisir à travailler avec les musiciens de l'ensemble Utopik qui prouvent par leur superbe engagement et leur très grand talent que l'utopie, sans qui le monde serait irrespirable, peut et doit se réaliser,
Avec toutes mes amitiés à tous.
Philippe Leroux
Je reviens à la maison avec beaucoup de souvenirs intenses de la semaine passée avec vous, auprès de vous. Indépendamment de l’engagement musical et professionnel dont vous avez fait montre de bout en bout, ce qui me paraît exceptionnel, en somme unique, c’est la qualité et la profondeur des échanges que nous avons pu développer, sur beaucoup de sujets, pas forcément liés directement à notre travail, ou en tous les cas, indirectement. Oui, vous formez bien un ensemble unique : Utopik égale Unique !
[…]
Enfin, sur un plan plus radicalement « technique », puis-je vous dire que vous égalez les meilleurs ou les plus connus. Le degré de préparation que vous avez manifesté m’a impressionné. Il nous restait le temps de « faire la musique », le versant technique ayant été, presque toujours, maîtrisé en amont et s’il ne l’était pas totalement, perfectionné discrètement pendant la semaine. Nous avons bien travaillé et utilement !
Pour tout cela, un grand merci du fond du cœur !
Gilbert Amy
La musique contemporaine au crash-test
Chaque année, musique nouvelle en liberté aide de nouveaux ensembles. En 2007 figure, parmi les partenaires de l’association, le jeune ensemble nantais Utopik. En 2008 aussi, les musiciens qui le composent organisent la première édition des Rencontres Utopik et tentent, de manière originale, d’élargir l’audience de la musique contemporaine.
Imaginez la scène : vous
vous trouvez dans la salle
du Théâtre Graslin à
Nantes pour un concert ; un
ensemble de musique contemporaine
est en train d’interpréter une
oeuvre échevelée à l’énergie brutale
dont les rythmes évoquent un
rituel primitif et vous êtes frappé
de voir que celui que l’on vous a
présenté comme le compositeur
de ladite oeuvre, qui se tient sur la
scène un peu en retrait avec un air
modeste, est un jeune homme
calme et raffiné dont la discrétion
tranche de manière étonnante
avec la violence de plus en plus
paroxystique de sa musique. Le
chef de l’ensemble interrompt
alors les musiciens pour poser au
compositeur la question qui taraude
bon nombre de personnes
dans le public : « … mais enfin,
pouvez-vous me dire comment
quelqu’un de discret comme vous
peut composer une musique aussi
tonitruante ? ». Le compositeur
étonné ne répond pas, semble
réfléchir, et après un long silence
d’une bonne vingtaine de
secondes, finit par expliquer l’air
gêné : « Eh bien, vous savez, je
suis calme, comme ça, mais je
sens que ça bouillonne à l’intérieur,
et c’est ce que j’essaie de
transcrire dans ma musique. »
Le compositeur, c’est Thierry
Pécou, et l’ensemble de musique
contemporaine, c’est Utopik.
Cette jeune formation nantaise
cherche précisément à créer ce
genre d’ambiance dans les
Rencontres Utopik qu’il organise
pour tenter d’élargir l’audience de
la musique contemporaine. Pour
mener à bien cette tâche difficile,
les musiciens ne se reposent pas
uniquement sur la formule du
concert contemporain traditionnel
où ne se rend en général qu’un
public déjà bien initié. C’est tout
un voyage musical à travers la
Cité dans lequel ils embarquent
un compositeur contemporain.
Masterclass, conférences, débats,
répétitions publiques : le pauvre
compositeur se voit trimbalé pendant
une semaine pour défendre
sa musique dans divers lieux de la
région nantaise : lieux convenus –
conservatoires, écoles de
musique, Cefedem –, lieux qui le
sont légèrement moins – universités,
Fonds régional d’art contemporain
– ou lieux carrément
dangereux où on ne sait même
pas forcément ce qu’est la
musique contemporaine – magasins
FNAC, écoles d’ingénieurs…
tout ça pour tenter de séduire et
de rameuter un public hétéroclite
pour un concert final au Théâtre
Graslin où il n’aurait autrement
jamais mis les pieds.
C’est Thierry Pécou qui s’y est
collé le premier en octobre dernier
et il semble avoir été ravi de
l’exercice. Les suivants sont
Florentine Mulsant en janvier et
Philippe Hersant en mars. La saison
prochaine, ce sera le tour
d’Alexandros Markeas, de
Michael Levinas et de Betsy
Jolas. Cette dernière se réjouit
paraît-il déjà de cette opportunité
de procéder à une auto-évalution
de son travail en confrontant sa
musique non plus seulement à un
public de spécialistes tout acquis
à la cause de la musique contemporaine,
mais à un public plus
vaste. Une sorte de crash-test pour
la musique contemporaine.
Tout cela demande bien sûr de
l’organisation et de la pédagogie.
Utopik prépare ainsi un dossier
détaillé et original sur chaque
compositeur (comprenant biographie,
catalogue commenté, interview,
dossier pédagogique à
l’attention des élèves de conservatoire
et petit questionnaire sur
les goûts et les émotions artistiques
du compositeur) qui est
ensuite fourni à tous les partenaires
de ces rencontres pour
qu’ils sachent de quoi il est question
et préparer ainsi le terrain. Et
pour faire passer la pilule et
mettre l’oeuvre en perspective, le
compositeur doit choisir les
oeuvres de l’un de ses grands prédécesseurs
dans l’histoire de la
musique qui seront mises en
regard des siennes : la musique
Pécou a ainsi fait face à celle
Villa-Lobos, Mulsant fera face à
Bartok, Hersant à Debussy,
Levinas à Bach et Markeas à
Mozart.
L’ensemble cherche, par ailleurs,
à inscrire la musique qu’il défend
dans le contexte plus vaste de la
création artistique et littéraire du
XXe siècle. Ce principe a été adopté
dès la formation de l’ensemble
en 2004. Les musiciens, pour
la plupart enseignants au
Conservatoire à Rayonnement
Régional de Nantes, s’étaient
réunis pour interpréter Le
Marteau sans maître de Pierre
Boulez. Ils avaient alors assez
naturellement organisé des lectures
du recueil de René Char qui
a inspiré la pièce, mais aussi
diverses manifestations avec les
acteurs de l’art pictural contemporain,
créant ainsi une petite
constellation d’événements
autour du thème du concert. C’est
cette effervescence pluridisciplinaire,
qui a accompagné sa naissance,
que l’ensemble Utopik
cherche maintenant à reproduire
dans les Rencontres Utopik par
des événements organisés en partenariat
avec le Fonds Régional
d’Art Contemporain, l’Université
permanente et les départements
de philosophie, d’histoire de l’art
et de lettres de l’Université. Cette
ouverture sur les autres formes de
création artistique, associée à
cette volonté d’amener la musique
contemporaine à un public hétéroclite,
font des Rencontres Utopik
un événement original et riche de
possibilités.
Yannick Alirol